Ce n'est pas parce que je suis revenue du terrain depuis plusieurs mois que j'ai arrêté d'aimer écrire.
Entre.deux.feux, les chroniques d'une apprentie-anthropologue
http://entredeuxfeux.wordpress.com
Au plaisir de vous y voir!
Valérie

Ce n'est pas parce que je suis revenue du terrain depuis plusieurs mois que j'ai arrêté d'aimer écrire.
Entre.deux.feux, les chroniques d'une apprentie-anthropologue
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Au plaisir de vous y voir!
Valérie

Hier soir, je flânais sur le bord de la plage. Un homme, dans la soixantaine, m’adressa la parole. Il m’avait aperçue au buffet offert à mon hôtel. J’hésitais devant une paire de chaussures. Il me conseilla. Il avait fait carrière dans le prêt-à-porter. Mon achat fait, il me fit l’offre d’aller prendre un verre. Pourquoi pas. Il me demanda plusieurs fois ce que je faisais à Pattaya, officiellement l‘endroit le plus débauché au monde. Je lui répondit que j’avais voyagé pendant deux mois, que j’attendais mon vol de dimanche, que j’en avais assez de me déplacer d’un endroit à l’autre, que tout ce que je souhaitais était de déposer mon sac et profiter d’une piscine afin de refaire mon bronzage.
Paul, Français d’origines britanniques, vient à Pattaya depuis trois ans. Cette année, il a obtenu un visa de retraité et a rejoint les 75 000 expatriés qui vivent dans la station balnéaire la plus près de Bangkok. Il a été marié, a divorcé. a eu trois enfants qui ne lui adressent plus la parole, sauf un pour lui demander de l’argent. L’institution du mariage a été inventée alors que l’espérance de vie était de 35 ans, dit-il. Les gens ne sont plus faits pour être ensemble plus longtemps. Je posai mon habituelle question :
-Les femmes, en France, elles ne sont pas bien?
Les femmes en France ne sont pas féminines. Elles s’habillent de manière sévère, toujours en noir. Elles prennent le maximum et donnent le minimum car elles sont fâchées contre leur ex-mari. Elles se vengent. En plus, pour coucher avec elles, il faut les sortir au restaurant et faire des blagues. Ici, c’est facile : «500 bahts». De plus, la prostitution en Thaïlande n’est pas sordide comme en Europe. Les plus jolies filles doivent faire dix fois le salaire minimum en vigueur au pays. Ce ne sont pas des intellectuelles, dit-il. C’est toujours plus amusant que de s’éreinter dans une usine. Et, surtout, les jeunes filles ne s’intéressent pas à lui lorsqu‘il est en France. Il avait une petite copine, qui avait la moitié son âge, mais il l’a revue dernièrement et elle avait grossi. Il ne va quand même pas s’empêcher de «baiser» jusqu’à sa mort! Ici, il ne fait que marcher de sa moto jusqu’au bar et huit filles s’offrent à lui. Je posai mon autre question habituelle :
-N’est-ce pas artificiel?
-Tout est artificiel.
-Tout?
-Oui, tout. Sauf l’argent et le sexe.
-N’est-ce pas un peu lassant à la longue?
-Lorsque j’en aurai assez, je pourrai toujours retourner en France. Par-contre, il est vrai que de discuter avec les femmes me manque. C’est pourquoi je suis content de te parler ce soir.
En anthropologie, on apprend comment le rapport au monde des gens est médiatisé par leurs croyances. Dans le langage populaire, et en psychologie, on parle d’autoréalisation de la prophétie ou même ou d‘effet pygmalion. Le sociologue Robert K. Merton l’expliquait de cette manière : «si les hommes considèrent des situations comme réelles, alors elles le deviennent dans leurs conséquences». (wikipedia)
Une chose me frappe dans le discours de Paul : il est victime de ses propres croyances. Il se plaint d’être rejeté par les jeunes femmes alors qu’il rejette lui-même les femmes de son âge. Il déplore le fait que les femmes ne soient pas généreuses alors qu’il refuse lui-même de s’engager dans toute relation sérieuse. Il ne veut pas aller au restaurant, il ne veut pas faire des blagues. Il ne veut que donner 500 bahts.
Dans son ouvrage L’amour liquide, le sociologue Zygmunt Baumann (2003 : 23) écrivait :
«Dans sa version orthodoxe, le désir nécessite de l’entretien, y compris un soin prolongé, un marchandage difficile sans résolution courue d’avance, quelques choix cornéliens et une poignée de compromis douloureux - mais pire que tout, il occasionne un délai de gratification, ce qui constitue sans doute le sacrifice le plus honni dans notre monde de vitesse et d’accélération.»
Dans son roman Plateforme, Michel Houellebecq (2001 : 252) écrit :
«D’un côté, tu as plusieurs centaines de millions d’Occidentaux qui ont tout ce qu’ils veulent, sauf qu’ils n’arrivent plus à trouver de satisfaction sexuelle : ils cherchent, ils cherchent sans arrêt, mais ils ne trouvent rien, et ils sont malheureux jusqu’à l’os. De l’autre côté tu as plusieurs milliards d’individus qui n’ont rien, qui crèvent de faim, qui meurent jeunes, qui vivent dans des conditions insalubres, et qui n’ont plus rien à vendre que leur corps, et leur sexualité intacte : c’est simple, vraiment simple à comprendre : c’est une situation d’échange idéale.»
J’ai demandé à Paul s’il croyait, comme le soutient Houellebecq, que le tourisme sexuel est l’avenir du monde. Après tout, comme j’en ai fait mention quelques fois sur ce blog, les femmes aussi vont désormais à l’étranger pour se payer du bon temps. Un voyageur rencontré à la croisée des chemins m’a dit avoir vu des «boys shops» destinés aux femmes, à Singapour. La prostitution se démocratise.
La réponse de Paul :
-Oui, sans doute est-ce l’avenir du monde.
Et il arrive souvent, poursuit-il, que des hommes vendent tout ce qu’ils ont après une première visite de quelques jours à Pattaya. Ou alors ils y reviennent trois semaines, puis trois mois. Et l’essentiel de leur vie constitue à économiser de l’argent pour partir à nouveau. En me rappelant mes backpackers, je lui demandai :
-Est-ce comme une drogue?
-Oui, sans aucun doute.
Ce qui me ramène à Lipovetsky, dont je vous avais déjà partagé la conception de la consommation dans les sociétés actuelles. Je vous rafraichis la mémoire :
«La consommation fonctionne désormais comme doping, ou comme animation de l’existence, parfois comme palliatif, parfois comme diversion à tout ce qui ne va pas dans notre vie.» (Lipovetsky, 2002 : 26)
Dans le terme «tourisme sexuel» il y a d’abord «tourisme». On vient généralement à Pattaya ou plus largement, en Thaïlande, pour suspendre les règles qui régissent habituellement nos vies. C’est du moins ce que m’ont affirmé Phi et Tony, mes touristes australiens de Patong beach. Les backpackers préféraient utiliser la formule «have fun». Il y en a sans doute quelques uns qui étaient plus avisés mais j’en ai rencontré bien peu sur mon chemin. La plupart se cachait derrière une quête d’authenticité qui ne consistait finalement qu’à aller manger dans les restaurants les moins chers, «plus locaux». Comme si le summum de la gastronomie thaïlandaise résidait dans un bol de nouilles. Et, pour les autres, comme si le summum de la sexualité et plus largement, des relations homme-femme, résidait un dans un bar à gogo.
What goes around comes around.
Sources :
Plateforme, Michel Houellebecq
L’amour liquide, Zygmunt Bauman
Métamorphoses de la culture libérale, Gilles Lipovetsky
(Ce ne sont pas mes photographies, mais c'est tout comme.)
Il y aurait un peu plus de 40 000 bars à Pattaya. Comme je l’ai mentionné dans mon premier article, les premières installations récréatives ont été financées par le gouvernement américain dans les années 70 et ce, dans le but d’accueillir les soldats entre deux combats contre les ViêtCong. Ayant tout ça en tête, je déambulais avant-hier sur Walking Street en tâchant d’observer ce qui se passait autour de moi. Comme tous les soirs, il y avait des groupes d’Indiens qui se promenaient main dans la main, des centaines de filles à l’air franchement blasé qui brandissait des affiches où il était inscrit «happy hour», de jeunes familles qui prenaient des clichés avec leurs enfants afin de bien se souvenir de ce beau moment passé ensemble dans le bordel à ciel ouvert qu’est Pattaya. Un homme dans la mi-vingtaine me tapota l’épaule. Entre touristes-non-prostitueurs, nous nous reconnaissons. Il me demanda si je savais où se trouvait le club Insomnia. Je lui indiquai le bout de la rue, haussai les épaules : il était 23 heures, le bar ne se remplirait pas avant 1 heure du matin. S’il souhaitait faire la fête avec ses semblables, il valait mieux laisser tomber, il n’y trouverait que les filles n’ayant pas trouvé preneur et les preneurs n’ayant pas encore choisi de fille. Il sourit et me dit que comme il était en fin de vacances et avait quelques jours à passer avant son vol, son pote lui avait proposé un moment à Pattaya. Parce que c’était vraiment trop génial, avait-il dit. C’était tellement génial qu’il l’avait laissé tomber pour passer la soirée avec sa girlfriend thaïe. Je lui ai demandé pourquoi il ne faisait pas de même. Phil, c’était son nom, me répondit qu’il travaillait dur pour son argent et que de toutes manières, ce genre de chose ne l’intéressait pas. Vînt la question rituelle :
-Where are you from?
-Canada.
-Canada!? I am from Canada too!
(Il est à noter que c’est la première fois que je me définis comme Canadienne. Tant qu’à ne pas trouver de confrère québécois à qui me rallier, aussi bien aller du côté de la belle-famille.)
Je lui proposai un échange tout à fait convenable : je lui tiendrais compagnie pour la soirée et il m’accompagnerait dans les bars afin que je puisse mener à terme mes observations. À force de me faire approcher de manière sans équivoque par les hommes de l’endroit, je me suis rendue compte qu’ils me prenaient sans doute pour une prostituée. Difficile, dans ces conditions, de m’arrêter sur la rue pour prendre des notes.
De fil en aiguille, j’appris que Phil travaillait pour l’armée canadienne et que dès le lendemain, il devrait retourner en Afghanistan afin de terminer son contrat, qui arriverait à terme en décembre. J’avais devant moi un véritable spécimen de soldat en «rest and recreation»! Et, de surcroît, il n’était pas rustre, ivre et entouré de trois ou quatre filles. Il connaissait l’anthropologie et avait suivi des cours de cette discipline lors de ses études en philosophie. En marchant, son regard a croisé celui d’un collègue, lui aussi en «rest and recreation». Sa première phrase, traduite librement :
-Woua, quel endroit de merde. J’étais à Bangkok, je m’ennuyais alors j’ai décidé de venir ici. Finalement j’aurais dû rester à Bangkok. Ici, il n’y a que des vieux macros et des putes!
Je n’en croyais pas mes oreilles. Il y avait là de quoi faire éclater mes préjugés.
La soirée a passé. Nous sommes allés au bar Mixx. Tel que prévu, il n’y avait que des hommes étrangers et des femmes thaïes. À l’exception de quelques blondes. Phil et moi avons joué à «guess where she’s from». J’ai gagné. C’était facile : elles étaient toutes Russes. Sauf une, qui venait d’Ukraine. J’ai exigé de Phil qu’il m’accorde tout de même le point : l’Ukraine et la Russie, c’est la même chose, non? Autant que le Québec et le Canada, a-t-il renchérit, un sourire en coin. Au moins, je savais maintenant qu’on me prenait pour l’une d’entre elles. La faute aux mèches blondes. Ça expliquait tout.
Son pote, celui-là qui avait passé la soirée avec sa girlfriend, nous a rejoint. C’était un nouvel adulte : dix-neuf ans. Phil m’a avoué quelque chose à son sujet. Quelque chose qu’il n’aurait jamais pu dire à ses frères d’arme, au risque de voir la vie de son jeune ami gâchée par les railleries : il avait payé sa girlfriend même si celle-ci était dans sa «special period of the month». Ça faisait officiellement de lui un être naïf et risible. De son point de vue, vraisemblablement partagé par la gente masculine en général.
Vers trois heures du matin, j’étais épuisée. Phil m’a demandée si je souhaitais qu’il me raccompagne. Je lui ai dit que je n’en avais pas besoin.
-You see (musique forte) pretty (musique forte) clever (musique forte) Thailand, (musique forte) whatever you want.
-WHAT?
-If I tell you that what I want is a kiss from you, can I get it?
-No...
-You see, you can’t get whatever you want in Thailand.
-You know why?
-Because some things are priceless.
Sur ces justes paroles, nous avons fait un dernier «cheer». J’ai terminé mon verre d’un trait et je suis partie. Je trouvais que ça concluait bien la soirée. Je pris la route, légère.
Depuis, une question me trotte dans la tête : pourquoi les autres et pas lui, qui est, à l’heure où on se parle, de retour au poste sous le soleil aride de l’Afghanistan? Sur quoi repose le passage (ou non) à l’acte en matière de prostitution?
Ah oui. C’était ça, mon sujet de recherche.
Note à moi-même : au retour, interroger quelques personnes qui ont voyagé en Thaïlande mais qui ne sont pas passées à l‘acte, pour comparer.
La réponse dans quelques mois.
PS1 Ne faites pas d‘histoires. J’ai l’habitude de parler de mes roses dès les dix premières minutes d’une conversation.
PS2 Alezandra a reçu, jusqu’à maintenant, trois dons du Québec. Merci. Les autres, vous pouvez faire mieux.
Cela fait plus de deux mois que j’ai quitté le Québec pour la Thaïlande, ayant en tête deux objectifs : réaliser mon projet de formation pratique en anthropologie et expérimenter le voyage dont on m’a tant vanté les bienfaits par le passé. Si le début et la fin de mon séjour en Asie du Sud-Est se seront déroulés sous l’égide du travail, j’ai tenté pendant deux semaines de ressentir ce sentiment de liberté caractéristique des récits des grands voyageurs. Dans le Nord de la Thaïlande, j’ai refusé de suivre un groupe en randonnée afin de visiter les tribus montagnardes. Je croyais pouvoir marcher par moi-même une fois rendue à Mae Salong. Une carte en main, j’y ai amorcé les premiers mètres d’un sentier qui était sensé me mener au village Akha le plus près. Après avoir passé quelques maisons, je me suis rendue compte que je n’étais pas invitée, que je ne parlais pas un mot Akha et que la seule chose que je pourrais faire une fois rendue sur place serait de prendre quelques clichés, si j’osais, et de redescendre vers mon guesthouse. J’ai donc rebroussé chemin et ai préféré siroter quelques tasses de thé en regardant les plantations d’où il avait été récolté. Cet après-midi encore, je regardais le soleil descendre sur le Mékong. C’était paisible, j’étais bien. Je me suis connectée à ce sentiment de quiétude pour finalement me rendre compte que je le retrouvais aussi chaque fois que je regardais la même scène mais depuis le parc de l’Artillerie, à quelques kilomètres de la maison.
Et soudainement m’est revenue en tête l’histoire du Petit Prince. Je croyais connaître cette histoire par coeur. J’en ai lu tous les chapitres à mes Fourmis, au camp Tekakwitha. J’ai joué le personnage de la rose dans une pièce de théâtre alors que j’avais dix-neuf ans. J’ai même donné le bouquin à Woré, ma soeur sénégalaise, avant de repartir pour le Canada. Pourtant, pas une seule fois n’avais-je pensé à cette histoire depuis mon départ.
C’est l’histoire d’un Petit Prince qui quitte sa planète pour aller explorer l‘univers. Il rencontre le Roi, le Vaniteux, l’Ivrogne. Il aboutit sur la terre, où il réalise l’absurdité du monde des Hommes. Puis il fait la connaissance du Renard, qui lui dit :
-Tu es responsable de ce que tu apprivoises.
Et, sous-entendu : tu ne peux connaître, et aimer, que ce que tu as apprivoisé. C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui la rend si importante.
«Vous êtes belles mais vous êtes vides» dit le Petit Prince aux autres roses qui tentent de le séduire sur son passage.
Depuis le mois de juin, j’ai fait la rencontre de quelques voyageurs. Ceux-là mêmes qui, auparavant, m’impressionnaient avec leur liste de pays visités qui s‘allongeait à l‘infini. Ils ont fait l’Asie, l’Australie, l’Amérique du Sud. Ils les ont enchaînés en quelques mois. Ils sont âgés entre vingt et trente ans, ont un gros sac sur le dos et se targuent de refuser les endroits commerciaux. Et pourtant... On peut voir leur regard s’allumer lorsqu’ils trouvent enfin un bar où on passe en boucle les vieux succès de Manu Chao. Je leur ai tous demandé s’ils ne s’ennuyaient pas, parfois, de la maison, de leur famille, de leurs amis... Ils ont tous répondu la même chose : il faut se tenir occupé. Alors ils font la fête et arborent fièrement la marque de leur bière favorite sur le devant de leur t-shirt. Et ils bougent. Ils aiment être en mouvement. Ils m’ont tous dit avoir appris plusieurs choses.
Mais quoi? Qu’avez-vous appris? Qu’est-ce qui aura changé après votre retour?
Tout, répondent-ils. Mais quoi encore?
J’ai appris que c’est ce que je veux faire de ma vie. Économiser de l’argent pour voyager.
D’accord, mais pourquoi?
Pour voyager.
Et je pensai, tout bas : pas de famille, pas d’amis? Que des gens utilisés au fil des destinations afin de ne pas s’ennuyer? Car peut-on vraiment dire que l’on connait quelqu’un si dès qu’il nous ennuie on change de partenaire? Peut-on vraiment dire que l’on connait un endroit si dès que le vernis de la nouveauté s’écaille on achète un billet de bus pour le quitter le plus rapidement possible afin de se remplir les yeux d’autres paysages?
Je me demandai encore : pourquoi quittez-vous le bateau? S’il y a des trous, montrez-les nous, et aidez-nous à les réparer.
L’année dernière, j’ai passé presque trois mois au Sénégal, au sein d’une famille. J’ai partagé mon quotidien pendant soixante-quinze jours avec les mêmes personnes, sénégalaises et québécoises. Avec le temps, j’ai développé pour ces personnes une profonde affection. Il était hors de question de fuir. C’était même écrit dans notre contrat. Il fallait faire face à la réalité. L’exotique devait devenir commun. Des collègues, des amies. Les vrais liens ne se tissent que pour le meilleur et pour le pire. Lorsque, à mon retour, on m’a demandé de parler de mes aventures sénégalaises, j’avais mille et une chose à raconter. J’étais pleine de souvenirs, ça débordait.
Une fois, un groupe de touristes allemands est venu en visite à Peykouk, notre village. Ces touristes avaient donné des bonbons aux enfants et s’étaient fait photographier à leurs côtés. J’avais trouvé ça insignifiant. Ces enfants étaient mes frères est sœurs. Moi, je pouvais dire : «voici Moudou. Moudou est un petit chenapant. Il aime jouer des tours et est très bon pour imiter le rituel qui précède les combats de boxe sénégalaise». Qu’ont dit ces touristes à leurs proches à propos des petits enfants noirs qu‘ils serraient dans leurs bras sur ces photographies?
À mon retour, je pourrai vous parler de mes touristes sexuels. Et des autres touristes aussi, qui, avec leur maison sur le dos, ont beaucoup plus de points communs avec les premiers qu‘ils n‘osent se l‘avouer. Ne vous attendez pas à plus d’informations à propos de la Thaïlande et du Laos si ce n‘est en lien avec ces sujets. Je ne saurai quoi vous dire. Car je n’ai apprivoisé personne et personne ne m’a apprivoisée.
«L’envie de changer d’air en a trompé plus d’un», ai-je lu cette semaine dans un livre prêté par un ami.
J'aurai appris bien plus de choses sur la culture laotienne par un documentaire vu à TV5Monde que pendant
les dix jours que j'y aurai passés. Le Laos restera pour moi un bien beau décor, sans plus.
«L'essentiel est invisible pour les yeux», écrivait Saint-Exupéry.
Quelle différence y a-t-il entre économiser de l’argent pour s’acheter des voitures, économiser de l’argent pour s’acheter un nouveau kit de golf ou économiser de l’argent pour aller faire la fête à l’autre bout du monde?
Mon travail tire à sa fin. Si ça n’avait été de ça, pour tout vous dire, je serais revenue avant.
Mes roses m’attendent, et me manquent.
Et il n'est pas question que je m'étourdisse pour les oublier.
Sur Facebook, cette semaine, j’ai lu avec stupeur que Alezandra, la fondatrice de l’organisme Recycled Child Project avec qui j’ai passé un peu plus d’une semaine à Chiang Mai, avait vendu son alliance maritale dans le but de payer la note d’hôpital d’un de ses «kids», comme elle les appelle si affectueusement, qui avait attrapé la fièvre dengue. La note : deux-cent dollars. Cette courte ligne, dont le propos incarnait l’engagement total de cette jeune Américaine envers les garçons du « night bazaar» , m’ont ramenée à mes propres promesses. Si je laissais tomber la rédaction de cet article, cela s’annonçait mal pour la suite. Laissez-moi d’abord vous raconter l’histoire de cette jeune femme rayonnante, et si inspirante, pour ensuite vous parler de l’essentiel : ceux à qui, il y a deux ans, elle a décidé de dédier sa vie.
Alezandra Soleil
La première chose qui m’a frappée lorsque j’ai fait la rencontre
d’Alezandra est la chaleur qui se dégage de celle-ci. On ne peut qu’être bien en sa présence. Si l’apprentie-anthropologue que je suis pouvait avoir des doutes quant à son travail, ceux-ci se
sont immédiatement dissipés à la minute où nous sommes entrées, le soir de mon arrivée, dans les bars gays du quartier chaud de Chiang Mai. Elle entamait son troisième séjour au pays et n’avait
pas vu ses «kids» depuis plusieurs mois. Malgré cette longue absence, tous se souvenaient d’elle et elle, elle se souvenait de tout le monde. Par leur prénom. J’ai été littéralement éblouie de la
voir saluer à la ronde et offrir, à l’homme chargé de la sécurité de l’endroit, un cadeau pour sa toute jeune fille. Alezandra savait ce qu’elle faisait. Nous nous sommes assises, elle a commandé
des sodas. Pour nous, mais aussi pour les garçons. C’est ce qui fait en sorte, m’a-t-elle dit, qu’on accepte sa présence dans ces lieux habituellement réservés à la gente masculine. Comme son
projet en est à ses premiers balbutiements, elle dit pour le moment qu’elle est en Thaïlande pour enseigner l’anglais. Ce qui n’est pas faux, mais elle aspire à plus.
Formée en études hispaniques, aux États-Unis, Alezandra a passé les dernières années à travailler avec la jeunesse latino-américaine de Washington DC. Elle a été en contact pour la première fois avec l’enjeu de la traite d’êtres humains dans le cadre de son emploi. À cette époque, elle dispensait des cours d’anglais aux mères issues de l’immigration. Un jour, une de ses élèves, Janet, est arrivée au cours la mine bien basse. Sensible à ce changement d’attitude, Alezandra a demandé ce qui se passait : la fille de Janet avait disparu. Cette-dernière ne souhaitait pas entamer de démarches. Alezandra s’est entêtée : une adolescente de quinze ans ne disparait pas comme ça. Elle a contacté les policiers, qui ont conclu à une fugue. Il en fallait plus pour freiner l’intervenante. En quelques jours, elle a fabriqué des affiches qu’elle a placardées dans tout Washington. Et c’est alors que survint l’évènement qui a tout changé.
Il semblerait qu’une des techniques publicitaires employées par les tenanciers de bordel consiste à distribuer, sur la rue, des cartes d’affaires dont les numéros sont sensés mener vers des pizzerias, des fleuristes, etc. Il est su de tous que ces coordonnées sont en fait celles des maisons closes environnantes. Il ne suffit que de téléphoner pour en avoir l’adresse exacte. Un jour, un des collègue d’Alezandra a reçu une de ces cartes. Il la lui a montrée. Le numéro de téléphone lui disait quelque chose. Elle a regardé dans ses livres d’inscription et a vu que le numéro de la carte d’affaire et celui de Janet concordaient. Janet n’était donc pas qu’une mère : elle était une «mamma». Alezandra a donc contacté à nouveau les policiers et a travaillé en collaboration avec le FBI pour retrouver la jeune fille. Il s’est avéré que Janet faisait partie d‘un réseau plus large. Un de ses partenaires menait ses activités en Caroline du Nord. Celui-ci lui avait rendu visite quelques jours auparavant, à Washington DC. Il avait vu sa fille. Il l’avait trouvée magnifique, avec sa taille fine et son air juvénile, et l’avait amenée avec lui. Janet ne pouvait rien dire au risque d’avoir elle-même des problèmes avec les autorités. Elle ne pouvait qu’espérer qu’on lui renvoie un jour sa progéniture. Ce qui est finalement arrivé, puisqu’avec tout le brouhaha qu’avait fait Alezandra, l’homme s’était senti menacé depuis la Caroline du Nord. Quand les policiers ont fracassé la porte de l’appartement où avait été tenue captive l’adolescente, celui-ci était vide. Il n’y avait sur le sol qu’un tas de vieux condoms usagés et quelques matelas sales. On a finalement retrouvé l’homme en Caroline du Sud, avec trois femmes d’Amérique centrale. Le premier a été emprisonné, ainsi que Janet, et les femmes ont été placées dans un centre de réinsertion pour personnes victimes de la traite. Elles ont obtenu la citoyenneté américaine.
Tout ça, à cause d’Alezandra.
Elle a sauvé des vies. Littéralement.
Pesez bien ces mots.
Lorsqu’on touche pour la première fois à la question des industries du sexe et aux enjeux éthiques qu’ils sous-tendent, il devient difficile d’en sortir. L’été suivant, Alezandra a participé à un stage d’immersion en Thaïlande, en collaboration avec l’organisme Sold Project. Elle y a acquis de nouvelles connaissances et a pu voir de ses propres yeux ce qui se passait sur le terrain. Quelle n’a pas été sa surprise de constater que s’il existait des ressources pour les femmes qui se prostituent, les garçons étaient littéralement laissés à eux-mêmes.
«Ils vont attraper le SIDA et mourir d’ici quelques années» lui a-t-on dit. «Il vaudrait mieux qu’on les jette à la rivière.»
Les «kids»
Je les ai rencontrés, ces garçons. Je les ai trouvés gentils, polis, attentionnés. J’aurais pu dire bien éduqués mais
en tant que membres des tribus montagnardes du Nord de la Thaïlande, l’équivalent de nos populations autochtones, ils n’ont pas accès à l‘éducation gratuite, pourtant obligatoire jusqu‘à neuf ans dans le reste du pays. En fait, ils n’ont droit à aucun service social, aussi essentiel soient-il qu’une visite à l’hôpital lorsqu’on attrape la fièvre dengue. Un soir, Alezandra et moi avons amené l’un d’entre eux, et deux de ses amis, au restaurant pour son anniversaire. J’étais une véritable incompétente face à ce buffet manière asiatique. Je me souviendrai toujours de la manière dont Feum faisait cuire ma viande et pelait mes fruits. Les «kids» ne sont plus des enfants. Ils sont âgés entre quatorze et vingt-cinq ans, proviennent du même village Akha, ont une histoire similaire. Celle de Oi n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
Oi a mon âge : vingt-deux ans. Il est arrivé en ville à l’âge de dix ans, envoyé par son père. Au tout début, il vendait des roses aux touristes. Puis, comme cela finit toujours par arriver, il a glissé dans la prostitution. Glissé est un grand mot : les jeunes qui travaillent dans les bars du red light district sont payés pour faire du recrutement, afin d’assurer le renouvellement de la chair fraîche. Après le meurtre de son épouse qu‘il a lui-même perpétré, le père de Oi s’est remarié, a eu deux enfants, puis est décédé. L’ainé a donc continué d’envoyer de l’argent au Nord pour assurer la survie de ses cadets. Cela n’a pas empêché sa belle-mère, il y a quelques mois, de vendre sa jeune sœur de quatre ans. Au village voisin, a appris Alezandra, qui a bien essayé de la retrouver. Au mieux pour servir dans un bordel local, au pire... On ne le saura jamais. Personne n’a pu se rendre au dit village voisin. Réputé pour être un haut-lieu de production de mdma et de trafics en tous genres, s’y risquer aurait été suicidaire. « Taratatata» , a fait Oi en mitraillant l’air d’un geste de la main.
Il y a de belles histoires, aussi. Comme celle de celui-là dont j’ai déjà oublié le prénom. Alezandra l’a aidé à se trouver un emploi. Sans éducation, sans expérience et surtout, sans police d'assurances, cela est généralement impossible. Après plusieurs années passées dans les bars, ce jeune adulte est maintenant aide-cuisinier. Alezandra lui a payé l’uniforme et les papiers nécessaires. Malgré les longues heures de travail et un salaire moins intéressant que ce que pouvaient lui offrir les touristes, il est aujourd’hui fier de gagner sa vie autrement. Et heureux. Durant la pause entre le repas du midi et celui du soir, il vient au centre du Recycled Child Project afin d’apprendre l’anglais.
Ultimement, c’est surtout de ça dont il est question : donner les outils nécessaires à ces jeunes afin qu’ils puissent développer leurs capacités et s’exprimer dans toute leur potentialité.
Dans la piscine, cet après-midi, je menais de bon train un entretient informel. Ian, de l’Australie, qui s’attristait du sort des femmes de Pattaya, m’a demandée :
-Le ferais-tu, toi, partir comme ça avec le premier venu?
Sans trop penser, pour répondre quelque chose, j’ai dit :
-Non. C’est pour ça que je vais à l’école.
Le Recycled Child Project en est à sa première étape : la création d’un «youth center» où seront dispensés des cours d’anglais, de cuisine et d’informatique. Et plus encore. Vous vous en doutez bien, Alezandra a des projets pleins la tête. Comment les concrétiser?
Payer la note d’une visite à l’hôpital coûte 200 dollars.
Payer une année d’éducation primaire à un enfant coûte 365 dollars.
Payer un ordinateur coûte 500 dollars.
Après son jonc de mariage, que devra vendre Alezandra pour s’assurer la mise à terme de ses projets?
Vous êtes environs une centaine à me lire à chaque fois que j‘écris un article. Cela fait chaud au coeur. Une semaine avant mon retour au pays, je vous demande maintenant une chose.
Donnez.
Cinq dollars. Dix dollars.
Peu importe.
Mais, s’il vous plait, prenez votre carte de crédit et donnez. C’est sécuritaire. Si vous donnez plus de vingt (ou vingt-cinq?) dollars, vous pourrez recevoir un reçu de charité et le passer sur votre rapport d’impôts.
Je sais qu’on vous demande sans cesse de donner : pour Haiti, pour les enfants malades, pour la restauration des berges de je ne sais quelle rivière.
Si vous en avez marre, alors faites-le pour moi.
Ça sert à quoi, sinon, d’aller se mettre les deux pieds dans la misère, d’écrire sur la dite misère pour ensuite rentrer à la maison dans la non-misère?
Donnez, s’il vous plaît.
Pour donnez en ligne, par PayPal, ou pour obtenir l'information nécessaire pour donner par la poste :
http://recycledchildproject.bbnow.org/donate.php
Le site Internet du Recycled Child Project
http://www.recycledchildproject.org
Devenez fan de RCP sur facebook
http://www.facebook.com/#!/pages/the-Recycled-Child-Project/245328935394?ref=ts